Quand la nuit devient un champ de bataille social
Le travail de nuit est très mauvais pour la santé, mais il est indispensable dans notre société. Comment concilier ces deux faits ? Grâce aux luttes sociales, le travail de nuit a été limité aux secteurs essentiels, il donne droit à des primes et donne aussi accès à la pension anticipée. Mais le gouvernement Arizona mène une attaque en règle contre ces droits acquis. Il veut étendre le travail de nuit à de nombreux secteurs et limiter les primes pour les nouveaux contrats.
Le gouvernement Arizona a clairement choisi son camp. L’extension du travail de nuit à des secteurs non essentiels est un cadeau pour les patrons. Les primes seront transférées aux entreprises et à leurs actionnaires. Elles augmenteront leurs profits grâce à des chaînes de production qui tournent en continu, au détriment de la santé de leurs travailleurs.
Une étude récente réalisée par la FGTB auprès de travailleurs de nuit et en shift nous apprend que 82 % d’entre eux souffrent de problèmes de santé liés à leur mode de travail. Beaucoup ne se voient pas tenir le coup à long terme. Ils acceptent ces conditions de travail difficiles en l’absence de meilleures alternatives. Avec l’Accord d’été, le peu d’avantages dont ils bénéficient risquent de disparaître.
La limitation légale du travail de nuit sera levée et de nombreuses entreprises pourront l’utiliser. Aujourd’hui, le travail entre 20 heures et 6 heures est considéré comme du travail de nuit. Avec les nouvelles mesures, le travail de nuit sera limité aux heures comprises entre minuit et 5 heures du matin. Pour les emplois les moins bien rémunérés, cela entraînera une perte de salaire de 343 euros par mois - sur une base annuelle, cela représente un mois de salaire.
Parallèlement, les syndicats perdront de leur influence à la table des négociations, ce qui permettra aux employeurs d’imposer le travail de nuit. « Il s’agit d’une régression sociale brutale et d’une attaque contre le pouvoir d’achat », a déclaré la FGTB. De nombreuses études montrent que cela aura un impact négatif sur la santé des travailleurs.
Quels sont les effets du travail de nuit sur notre santé ?
Notre corps possède un rythme biologique propre, adapté aux heures de la journée. Nos hormones régulent toutes sortes de processus qui nous maintiennent vigilants, nous ouvrent l’appétit et déclenchent notre digestion pendant la journée. La nuit, c’est le contraire qui se produit : notre corps se met en mode repos pour que nous puissions dormir et récupérer. Lorsque nous travaillons de nuit, nous allons à l’encontre de ce rythme biologique : nous nous levons quand nous devrions nous coucher et vice et versa.
La qualité de notre sommeil en est fortement impactée. Cela peut se manifester de différentes manières : par des insomnies, des réveils fréquents et de la fatigue. Selon une étude, seules 6,3 % des infirmières qui travaillent de nuit bénéficient d’un sommeil ininterrompu de quatre heures. Cette perturbation du sommeil naturel est même reconnue comme une maladie : le syndrome du travail à pauses (où les travailleurs se relayent 24h sur 24 par pause de 8h).
Les travailleurs qui font les pauses sont également bien plus exposés aux maladies cardiovasculaires. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le travail de nuit serait même cancérigène. Les personnes qui travaillent de nuit présentent aussi plus de risques d’être en surpoids, parce qu’il leur est beaucoup plus difficile de maintenir un mode de vie sain. Et plus longtemps on travaille de nuit, plus ces risques augmentent. Plus on vieillit, plus il est difficile de faire face au manque de sommeil et aux rythmes irréguliers. Il s’agit d’un mode de travail que les gens ne peuvent pas continuer à supporter indéfiniment.
Travailler toute la nuit, rentrer à la maison et se retrouver face à une montagne de tâches ménagères, essayer de trouver du temps pour les enfants et rattraper le sommeil pendant la journée, etc. Pas étonnant que de nombreux travailleurs ressentent du stress et de l’irritabilité. Dans certains cas, cette situation conduit même à des troubles anxieux ou à la dépression. Ce n’est pas surprenant : les travailleurs qui font les pauses ont un rythme de vie très différent par rapport à la plupart des gens. Leur vie sociale ne correspond pas à celle de leurs amis et de leur famille. Cela impacte les relations qu’ils entretiennent avec ceux-ci, avec des conséquences négatives sur leur santé mentale.
Pour beaucoup, le travail de nuit signifie également l’arrêt d’un hobby, parce que les heures de travail empiètent sur les cours de guitare, ou parce qu’on n’a tout simplement plus la force d’aller faire du sport. L’impact de cette situation ne peut être sous-estimé. Les hobbys sont gratifiants, ils nous amènent à élargir notre horizon social et maintiennent notre cerveau jeune. Leur absence peut constituer un manque non négligeable.
Comment améliorer la situation ?
Le travail de nuit doit être limité aux secteurs essentiels. Les hôpitaux, les maisons de repos, les services d’aide à la jeunesse ou les centres d’accueil ne pourraient pas fonctionner sans leur personnel dévoué. Certains processus de production ne peuvent pas non plus être arrêtés pendant la nuit. Mais l’élargissement du travail de nuit à de nouveaux secteurs est irresponsable.
Ceux qui ont travaillé de nuit pendant des années méritent également de bénéficier d’une pension décente. Le relèvement de l’âge de la pension est inacceptable. Les risques graves pour la santé liés au travail de nuit doivent être compensés par une meilleure rémunération. Dans la mesure du possible, ils doivent aussi être limités au moyen d’une politique de prévention humaine. Il existe de nombreuses recommandations en la matière : des horaires prévisibles, un repos adéquat, une nourriture saine proposée sur le lieu de travail, etc. Pas de régression sociale, mais du respect pour les travailleurs.
Cet article a été écrit par Nil Anarat, collaboratrice pour le service d’études de Médecine pour le Peuple
et a été publié dans le magazine Solidaire, n°4, automne 2025



