Nadja Rakowitz
Les budgets de santé sont sous pression depuis des décennies en Europe. Quelles sont selon vous les conséquences de la militarisation actuelle sur les systèmes de santé, et comment cela se manifeste-t-il en Allemagne ?
L’Allemagne a le cinquième système de santé le plus cher au monde.
Mais nous avons une pression budgétaire dans les hôpitaux. Et nous l’avons parce que c’est tellement mal organisé qu’une grande partie de l’argent va ailleurs, sans aider les patients. C’est déjà très privatisé : nous dépensons énormément pour des profits dans un secteur très fragmenté. Environ 38 % des lits d’hôpitaux ont été privatisés, ce qui conduit à un immense gaspillage.
Au niveau local, par exemple à Berlin, ils ont élaboré un plan de coopération civilo-militaire. Et dans ce plan, vous pouvez voir comment organiser le secteur hospitalier en cas de guerre ou en cas de défense. Pas nécessairement une guerre en Allemagne, mais par exemple à la frontière de l'OTAN (c’est-à-dire une guerre aux frontières des pays de l’OTAN les plus à l’Est, en Pologne ou dans les pays Baltes par exemple).
Des militants alertent sur le fait que l’Allemagne prévoit maintenant même la construction d’hôpitaux militaires souterrains, un développement salué par certaines associations médicales grand public. Cela signale non seulement une militarisation physique des infrastructures sanitaires, mais aussi un enthousiasme croissant pour la guerre au sein de parties influentes du secteur médical.
Ils essaient donc de réguler comment la hiérarchie entre l’armée et le système de santé fonctionnerait. Ils écrivent dans ce plan qu’il sera nécessaire de trier les patients avant même de les voir, en deux groupes. Le premier groupe : les militaires. Le second : la population civile.
Ce sont deux groupes distincts, et la priorité sera donnée aux militaires, ce qui est contradictoire avec le serment des médecins et avec toute éthique médicale. Les critères médicaux (urgence, gravité) ne seraient plus prioritaires : la catégorie militaire passerait avant la catégorie civile. L’éthique médicale dit pourtant que l’on soigne en fonction de la gravité des blessures.
Ils parlent aussi de la manière de forcer les gens à retravailler dans les hôpitaux s’ils ont quitté le système. Ils parlent de forcer les travailleurs à temps partiel à travailler à temps plein en cas de guerre. Ils parlent de la manière d’éviter que les personnes âgées soient déplacées vers les hôpitaux, afin de prioriser les militaires.
Avec l’idée que l’Allemagne serait une sorte de plaque tournante de la guerre, où des trains seraient amenés au plus près des hôpitaux, ou inversement, pour assurer un flux constant de blessés. L’armée participera à la planification : quel hôpital sera où, et qui traitera qui.
Ces vingt dernières années, nous n’avions plus de plans hospitaliers car le marché régissait tout. Maintenant, un plan est à nouveau sur la table, et l’armée dit : nous voulons en faire partie.
L’armée va donner des ordres aux médecins, qui deviendront automatiquement des collaborateurs de l’armée. En pratique, ils travailleront pour l’armée même s’ils n’en font pas partie. Et pas seulement les médecins : aussi les infirmières, les pharmaciens, les conducteurs d’ambulances. Un autre aspect : ils préparent des formations en « médecine du terrorisme et des catastrophes ».
Oui, en Belgique, c’est un sujet brûlant ces derniers jours car notre ministre de la Défense a annoncé que les cours de “médecine de guerre” deviendraient obligatoires dès l’année prochaine pour tous les étudiants en médecine. Cela est parfois vu par beaucoup d’étudiants comme peut-être utile, peut-être intéressant.
Mais est-ce vraiment le cas ? Pensez-vous que des médecins mieux formés peuvent nous protéger en cas de guerre ? La question est : de quel type de préparation s’agit-il vraiment ?
La question est : de quel type de préparation s’agit-il vraiment ? Je pense qu’il s’agit surtout d’un changement de mentalité. On veut que nous nous habituions à la guerre. Dans votre cas, ils ne l’ont même pas dissimulé sous « terrorisme et catastrophe », ils ont appelé cela « médecine de guerre » directement.
Et cela donne aussi à la population l’illusion dangereuse qu’une guerre pourrait être gérable, parce que « nous sommes prêts ». « Nous avons des médecins spécialisés maintenant. Oui, et les médecins vont m’aider, donc ce n’est pas si effrayant si on va en guerre ».
Alors qu’en Allemagne, notre message principal au public est le même que dans les années 80, quand les médecins en Europe menaient une immense mobilisation contre les armes nucléaires : Nous ne voulons pas vous donner l’illusion que nous pouvons gérer une guerre. “Nous ne serons pas capables de vous aider.”
Ce qui s’est passé à Crans-Montana, en Suisse, en fut une illustration dramatique : ils ont dû répartir de nombreux patients brûlés dans des hôpitaux dans toute l’Europe. Que se passe-t-il si cela arrive dix fois par jour ?
Vous avez des gouvernements bellicistes et de grandes entreprises militaires qui imposent l’idée qu’il faut plus d’armes pour gagner les guerres futures. Mais il existe aussi un mouvement civil pacifique, partout dans le monde. Quelle est votre expérience en Allemagne ? Quel est le rôle du mouvement des travailleurs de la santé ?
Le mouvement ne fait que commencer. Il y a une propagande très forte.
Il y a eu une énorme manifestation : 50 000 étudiants (des mineurs) dans les rues le 5 décembre. Le 5 mars, il y aura la prochaine. Cela me donne de l’espoir de voir un mouvement aussi jeune.
Gaza a politisé une génération dans un sens antiguerre. Pour l’instant, ils sont politisés sur la question de Gaza. Ils ne viennent pas toujours une semaine plus tard aux manifestations antimilitarisation. Mais c’est notre défi de relier les deux. Ils comprennent ce qu’est la guerre. Gaza peut être la porte d’entrée pour comprendre plus profondément la guerre, l’impérialisme, et aider les gens à comprendre autrement la militarisation actuelle.
Le rôle du mouvement des travailleurs de la santé est important, car les gens qui travaillent dans la santé disent : notre travail est de maintenir les gens en bonne santé. Notre travail est de prévenir les maladies. Et la guerre est toujours le contraire de cela. Donc en aucun cas notre travail doit être de rendre les gens aptes à retourner au front. C’est contradictoire avec notre éthique médicale.
Depuis quelques années, nous voyons la militarisation progresser en Europe. Cela est flagrant lorsque l’on regarde le budget consacré aux dépenses militaires. La plupart des États européens ont accepté l’an dernier d'augmenter massivement leurs budgets militaires, à hauteur de 12,8 milliards pour la Belgique.
Mais on peut aussi le voir dans nos rues, avec par exemple des vitrines de magasins rachetées par l’armée pour en faire sa promotion. Pouvez-vous expliquer ce que vous observez en Allemagne ?
Oui, en Allemagne aussi, ils ont atteint 3,5% du PIB, mais le Chancelier Merz prévoit de dépenser plus encore.
Donc, c’est énormément d’argent, et comme en Belgique, nous avons l'armée allemande (la Bundeswehr) qui est partout dans les rues. Quand vous allez chez un boulanger acheter du pain, vous recevez un sachet en papier avec de la publicité pour l'armée allemande. Ils en mettent dans les jardins d’enfants, dans les écoles avec des boîtes à pizza, dans des émissions de télévision spéciales faisant la promotion de l’armée, c’est partout.
Il y a quelques années, si l'armée entrait dans une école, les parents pouvaient dire : « Non, mon enfant ne doit pas entendre cela ». Ou le directeur de l’école pouvait refuser. Aujourd’hui, c’est impossible. Il est obligatoire d’accueillir l’armée dans les établissements, et il est obligatoire pour les enfants d’écouter sa propagande.
En Allemagne, les forces armées sont même allées jusqu’à publier des vidéos officielles montrant des soldats rassemblés autour d’un feu la nuit, criant « hourra » tandis que leur général leur disait qu’ils devenaient « capables de gagner ». Ce spectacle fait partie d’un effort délibéré visant à façonner les attitudes du public envers la guerre, normalisant l’idée d’une armée allemande victorieuse et agressive.
Et de l’autre côté, alors qu’il y a autant d’argent pour l’armée et les armes, on voit en Allemagne qu’il n’y a pas assez d’argent pour rendre les rues propres et agréables, pour rénover les écoles, les piscines, le réseau ferroviaire, et tout le reste. Bien sûr, cela va encore empirer à mesure que les dépenses militaires augmentent.
En Belgique, le gouvernement pousse à acquérir des avions de combats supplémentaires, en en achetant une dizaine de plus alors que la Belgique en avait déjà commandé 34. Les méthodes illégales et brutales du Président Donald Trump ne changent rien à cela. Pourquoi les dirigeants européens suivent-ils cette voie ? Est-il vrai que cela pourrait créer des emplois ?
Ils nous racontent toujours les mêmes histoires sur la défense de la liberté et de la démocratie. Je ne pense pas que la militarisation soit un produit des intérêts américains. C’est un produit des intérêts capitalistes, qui sont aussi des intérêts allemands dans notre cas. Rheinmetall est une très, très grosse entreprise, et elle gagne énormément d’argent. Ses profits triplent. Donc, c’est un produit des intérêts capitalistes, et pas seulement de la pression américaine.
Nous avons des membres du gouvernement qui semblent craindre la Russie, mais d’un autre côté, je pense qu’ils veulent eux-mêmes faire la guerre. Par exemple, il y a quelques mois, lorsque Trump a présenté son “plan de paix” qui aurait pu être une chance d’arrêter la guerre en Ukraine, on a vu que le gouvernement allemand et les instances de l’Union européenne, sans la Hongrie et la Slovaquie, voulaient détruire toutes ces idées, tous ces plans. Ils veulent que cette guerre continue. Ils veulent la voir continuer par nécessité économique pour leur industrie militaire.
Ce qui est particulièrement inquiétant, c’est que le débat public en Allemagne évoque désormais ouvertement un « front de l’Est », et il est redevenu socialement acceptable pour certains d’exprimer leur fierté que leurs grands-pères aient « combattu les Russes à l’époque » — même lorsque cela fait référence à la Wehrmacht (l’armée allemande sous l’Allemagne nazie) ou aux SS. De telles déclarations ne provoquent plus de scandale.
C’est aussi une dynamique de pouvoir à l’intérieur de l’Union européenne. C’est une lutte entre la France et l’Allemagne. Et c’est la pire chose qui puisse arriver à l’Europe lorsque la France et l’Allemagne s’affrontent.
Comment analyser cela d’un point de vue économique ?
La crise économique est immense. La crise climatique est immense. Et elle deviendra encore plus grave s’ils achètent et utilisent toutes ces armes. Les réponses néolibérales arrivent à leur fin. Elles ne fonctionnent plus. Ils n’ont pas d’autre réponse.
C’est la défense du capitalisme par la guerre. Y a-t-il de l’espoir dans la population que la militarisation apporte de nouveaux emplois, de nouvelles opportunités ? Dans une partie de la population, oui. Mais les données en fait ne soutiennent pas cette idée. L’argent investi dans l’armement ne crée pas d’emplois durables. Je suis d’accord que les données ne montrent pas que ce sera une solution. L’argent investi dans l’industrie militaire crée bien moins d’emplois que la même somme investie dans la santé ou l’éducation, c’est prouvé.
La semaine dernière, j’ai entendu pour la première fois que les travailleurs de Ford à Cologne, avec groupe IG Metall, ont fait une déclaration contre la guerre. « Nous sommes contre ce type de reconversion vers l’industrie de guerre » Mais c’est la première fois que je vois cela en Allemagne, que cela vient des usines. Quand vous regardez la Grèce, l’Italie ou ailleurs où il y a de grands ports en Méditerranée, vous voyez de nombreuses grèves et résistances contre la guerre.
Nous travaillons pour la santé des gens. Donc rester silencieux face à une possible guerre n’a aucun sens. Nous voyons les blessés. La télévision parle toujours de drones, d’armes, de stratégie. Mais nous, nous pouvons dire : voilà à quoi ressemble un corps blessé.
Et nous savons que ce sont toujours des pauvres, des travailleurs, qui sont envoyés au front pour se tuer entre eux. Et c’est cela qu’il faut briser. Nous avons plus en commun avec nos camarades de classe travaillant « de l’autre côté », nos supposés ennemis, qu’avec les politiciens qui veulent nous envoyer au front.



