Étude
20 April 2026

Travail de nuit et bas salaires : un risque majeur pour la santé mentale

20 April 2026

Dossier de presse :  

Une étude de Médecine Pour Le Peuple, réseau des 11 maisons médicales du PTB, sur les conséquences du travail de nuit sur la santé  

Avril 2026  

Par travail de nuit, nous entendons l'ensemble des formes d'organisation du travail en équipes et à pauses 

Résumé

Une personne sur quatre qui travaille de nuit présente un risque élevé de « Shift Work Disorder » (SWD), un trouble du sommeil causé par le travail de nuit : le corps ne parvient pas à s'adapter aux horaires décalés, ce qui entraîne une fatigue chronique, des insomnies et une somnolence diurne. C’est un des résultats de l’étude menée auprès de 512 travailleurs des 11 maisons médicales de Médecine Pour le Peuple, en collaboration avec l'atelier santé de Charleroi. 

L’analyse révèle qu’il existe un lien entre le nombre d’heures de nuits prestées par mois et les symptômes du “Shift Work Disorder”. Au plus on fait de nuits par mois, au plus le risque d’avoir le SWD augmente. Parallèlement, le niveau de rémunération apparaît comme un facteur protecteur : au plus les salaires sont hauts, au moins les travailleurs souffrent du SWD. Les travailleurs de nuit de notre étude présentent quatre fois plus d'anxiété et de dépression que la population générale. 

Un autre chiffre interpelle : les travailleurs souffrant probablement du Shift Work Disorder ont deux fois plus d'accidents. Dans notre étude, un travailleur sur huit a eu un accident au cours de l'année passée. Ce risque double chez ceux qui présentent les scores de fatigue les plus élevés. Un corps épuisé réagit moins vite, se concentre moins bien, et se trompe plus facilement. 

Ces résultats indiquent que l'exposition aux horaires de nuit constitue un facteur de risque pour la santé mentale et le sommeil. L'association observée avec le niveau salarial suggère l'existence de mécanismes protecteurs indirects liés aux conditions de travail. Cette étude s'inscrit dans le cadre d'une proposition de réforme du gouvernement belge qui veut généraliser le travail de nuit et diminuer les primes, alors que ce mode d'organisation concerne déjà un demi-million de travailleurs en Belgique1.

Pourquoi avoir fait cette étude ?   

On sait que le travail de nuit peut avoir des conséquences importantes sur la santé. Aujourd'hui, le travail de nuit est limité à certains secteurs et encadré par des conventions collectives. Ces conventions sont discutées et décidées entre patrons et syndicats, les représentants des travailleurs. Mais le gouvernement veut changer les règles du jeu. 

D'abord, il veut étendre le travail de nuit à davantage de secteurs et par là supprimer la possibilité de négocier les conditions et les primes liées au travail de nuit. Le gouvernement veut également réduire les heures considérées comme "travail de nuit" de 20h-6h à 23h-6h pour les nouveaux travailleurs dans le but de diminuer les primes. Résultat : trois heures de primes en moins chaque nuit, soit une perte estimée à 228 euros brut par mois pour un travailleur de nuit2. 

Tous les jours, dans nos cabinets, nous constatons une augmentation inquiétante des problèmes de santé mentale, des épuisements professionnels, des troubles musculosquelettiques. Face à cette réalité, nous avons voulu objectiver l'effet spécifique du travail de nuit sur la santé en Belgique en 2026. 

Ce besoin de comprendre s'inscrit dans un contexte scientifique alarmant. Le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC) a classé le travail de nuit comme cancérogène probable dès 20073, avec un risque particulièrement élevé de cancer du sein chez les femmes après 4,5 ans d'exposition4. Les études montrent également que le travail de nuit augmente le risque de maladies cardiovasculaires5. 

512 patients interrogés  

L'enquête a porté sur 512 travailleurs (136 femmes), recrutés via l'atelier santé de Charleroi (72 personnes) et les 11 maisons médicales de Médecine Pour Le Peuple. Nous avons analysé leur genre, échelle salariale, secteur et âge, ainsi que leur exposition au travail de nuit (heures mensuelles et années cumulées). Les anciens travailleurs de nuit étaient inclus s'ils avaient fait 10 ans de nuits minimum ou quitté ce type de poste il y a moins d'un an. Cette méthode nous a offert une grande variété de profils, des moins aux plus exposés. 

La grande majorité des participants, 81 %, effectuaient du travail de nuit au moment de l'enquête. Leur expérience est significative : en moyenne, ils cumulent 11 ans de travail de nuit (médiane de 8 ans), avec des parcours allant de 6 mois à 45 ans. Leur exposition est également intense : 80 heures de nuit par mois en moyenne, comptées entre 20h et 6h, heures supplémentaires comprises. C'est un public bien ancré dans la réalité du travail de nuit. La répartition par secteur est détaillée dans le Graphique 1. 

 

Qu’est-ce que le Shift Work disorder ?  

C’est un diagnostic décrit dans le DSM V. C'est un trouble du sommeil directement causé par le travail de nuit. Grâce à un outil de dépistage récemment développé6, nous avons pu rapidement évaluer le nombre de patients ayant un risque élevé de “Shift Work Disorder”. Cette étude est la première à appliquer cet outil de dépistage.  Il se manifeste par des difficultés à s'endormir ou une fatigue excessive persistante, accompagnées d'un stress significatif qui perturbe le travail, la vie sociale ou les études. Ces symptômes doivent durer depuis plusieurs semaines pour évoquer le diagnostic. Contrairement à une simple fatigue passagère, ce trouble traduit un déséquilibre profond du rythme biologique, l'horloge interne du corps ne parvenant pas à s'adapter aux horaires décalés. 

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1 travailleur sur 4 présente un risque élevé de Shift Work Disorder 

Notre étude révèle un constat alarmant : un travailleur sur quatre présente un risque élevé de Shift Work Disorder. Plus précisément, 26 % des 512 participants interrogés dépassent le seuil critique de 16,2 points sur notre échelle de mesure, ce qui correspond à une forte probabilité de développer ce trouble du sommeil lié au travail de nuit. 

Notre étude identifie les facteurs associés à un risque accru. D'abord, le nombre d'heures de nuit travaillées chaque mois : plus ce chiffre augmente, plus le score au questionnaire grimpe. Ensuite, et c'est un point central de notre étude, le niveau de rémunération. Les travailleurs les mieux payés présentent des scores significativement plus faibles. Ce lien ne s'explique pas par le salaire en lui-même, mais par ce qu'il révèle : des conditions de travail plus favorables, une meilleure santé générale, une organisation personnelle facilitée pour les tâches domestiques et les soins aux proches. À l'inverse, les bas salaires s'accompagnent souvent de contraintes cumulées qui amplifient l'épuisement. 

Notre résultat de 26 % rejoint les estimations internationales. Une méta-analyse récente montre qu'un travailleur de nuit sur quatre développe ce trouble du sommeil7. Notre étude belge, menée auprès de travailleurs de différents secteurs, confirme ce constat : le travail de nuit, tel qu'il est organisé aujourd'hui, affecte la santé d'un quart de ceux qui l'exercent. 

Les travailleurs à haut risque de Shift Work Disorder ont deux fois plus d'accidents que les autres 

Un travailleur sur huit (12,9 %) a eu un accident l'année passée à cause de la fatigue. Plus on se sent épuisé, plus le risque grimpe. Et pour ceux qui présentent des symptômes du Shift Work Disorder, il s'agit d'un risque d'accidents augmenté de 2. Ni le sexe, ni l'âge, ni le salaire ne changent ce constat : ici, c'est bien la fatigue qui est liée au nombre d’accidents.  

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4 fois plus d'anxiété et de dépression que dans la population générale 

Pour évaluer l'anxiété et la dépression, nous avons utilisé un questionnaire standard reconnu, le PHQ-4. Dans la population générale américaine et européenne, environ 10 % des gens atteignent un score inquiétant8. Chez nos patients travailleurs de nuit, c'est près de 40 % qui dépassent ce seuil. Quatre fois plus que la moyenne. Cette détresse psychologique massive s'explique probablement par le déséquilibre du rythme biologique et les contraintes du travail nocturne. 

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Des résultats confirmés par les études scientifiques  

Nos résultats rejoignent ceux d'études menées dans le monde entier. Une analyse de 2019 portant sur plus de 28 000 travailleurs montre que le travail de nuit augmente le risque de problèmes de santé mentale9. Le risque accru de troubles du sommeil est également bien documenté10. Une étude trouve une prévalence de 45,5 % chez les soignants11, ce qui est plus élevé que notre constat d'un travailleur sur quatre, mais les deux études vont dans le même sens. Plus on cumule les années de nuits, plus les risques augmentent. Notre étude le confirme, les bas salaires, marqueur d'une moindre reconnaissance, amplifient les effets du travail de nuit sur la santé. 

Pourquoi le salaire change la donne 

Les bas revenus riment avec mauvaise santé12. Notre étude le confirme : les participants les moins bien payés souffrent davantage d'anxiété, de dépression et de troubles du sommeil. Ce constat rejoint les conclusions d'une récente synthèse de la littérature13. Quand on ajoute à cela le travail de nuit, qui perturbe naturellement l'organisme, ces conditions défavorables creusent encore les inégalités de santé. 

Conclusions 

Le travail de nuit est bien un facteur de risque établi pour le Shift Work Disorder, et notre étude le confirme. Il perturbe le rythme circadien, c'est inévitable. Mais l'impact sur la santé n'est pas une fatalité. Des mesures d'organisation strictes peuvent réduire considérablement ces perturbations : limiter les nuits consécutives à moins de trois, respecter des intervalles de récupération suffisants, privilégier des rotations progressives (matin → soir → nuit plutôt que l'inverse), et proposer des espaces de sieste avec un éclairage adapté. Ces adaptations collectives, négociées avec les syndicats, sont plus efficaces que les seules mesures individuelles. Le travail de nuit ne doit donc être toléré que là où il est strictement indispensable, et toujours dans des conditions qui protègent la santé des travailleurs, pas qui l'abîment. 

L'analyse des 512 participants montre une relation claire : plus le salaire est bas, plus le risque de développer un trouble du sommeil lié au travail est élevé. Les travailleurs les moins bien payés souffrent aussi plus souvent d'anxiété et de dépression. Médecine Pour Le Peuple rappelle que ces compensations ne sont pas un luxe : elles participent à préserver la santé des travailleurs. 

                                         

1 Les subsides au travail de nuit coûtent 2 milliards d’euros par an à l’Etat - Le Soir

2 Réforme primes de nuit : Qui gagne, qui perd ? — Denktank Minerva

3 Stevens et al. (2009)  

4 Menegaux et al. (2012)

5 Rivera et al. (2020)  

6 Taylor et al. (2022)  

7 Pallesen et al. (2021)

8 Wicke et al. (2022)

9 Torquati et al. (2019)

10 Cheng et al. (2016)

11 [1]. Eén onderzoek vond dat bijna de helft van zorgverleners lijdt aan SWD [2], nog meer dan onze schatting van een op de vier werknemers [1] Cheng et al. (2016) [2] Taylor et al. (2022)  

12 Social determinants of health

13 Papadopoulos et al. (2023)


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